Bienvenue dans l'univers de mes créations artistiques individuelles ou partagées !

 

Ici, vous trouverez le goût de ma poésie, des récit et des liens vers d'autres types de créations.

Poíêsis

Pendant que la musique dansait dans mon corps, j’avais envie de vous parler du monde. Du monde comme il va, du monde comme il vient, dans sa douceur et sa peine, de son enfantement gigantesque des titans jusqu’à nous. Le monde… le monde que chacun de nos souffles transforme. Il suffisait de fermer les yeux pour vous parler et d’ouvrir le cœur.

Quels murmures à mon âme cette nuit je retarde d'entendre avec crainte, comme si désormais le sommeil ne devait plus être l'unique confident de mes rêves, que le trouver serait le quitter et le temps pour vivre les rêves en sommeil achevé.

Le jour se lève, irrémédiablement.

Je me suis redressée comme un cobra, mon échine a frémi, hérissée par le frisson des siècles écoulés. Et du haut de mes rêves, j'ai regardé ma vie, ses herbes nées des rocailles, ses amours improbables comme les fleurs qui poussent à flanc de montagne.


 

Dans le creux des nuages, j'écoutais mon cœur et son immensité. Avec le temps, mon horizon est devenu le grand bleu, la terre son au-delà. Mais parfois, une petite bise pousse-là un nuage insoupçonné. Le découvrir est une aventure aussi émouvante que la naissance d'une étoile. Ce qu'on peut pleurer... Des vies qui ne sont pas celle-ci, des âmes qui ne sont pas ici. Ces larmes versées, que reste-il ? L'amour pour celle-ci, l'amour pour ceux-là, par delà les nuages.

 

 

 

 

 

La vie est fondamentalement extraordinaire, moulée dans le creuset de l'instant entre deux battements de cœur.


À corps perdus 

 

Absolument libre ou absolument seule. Absolument ivre.

Mon cœur embarque à la nausée. J’avance sans voir, j’ai les yeux qui coulent des larmes d’alcool. Je promène un trou dans ma poitrine jusqu’au siège F17. J’ai besoin de te dire.

Ma peau qui rêve la douceur de tes caresses.

 

On s’est perdu pour que dure une étincelle, le craquement d’une allumette.

Brève chaleur. Réminiscence de nos nuits que je quitte.

Là-bas, le soleil se couche embarqué par l’horizon dans le drapé des nuages plissés, bercé dans les feuillets d’une page qui se tourne.

Je remonte mon ombre à mon cou, à l’affut d’une lune qui détraque les marées.

 

Je décolle.

L’avion file la laine des nuages.

 

Maintenant, le ciel est terre, de lait et d’étoiles. La terre est ciel, d’eau et de sable, de sable et de nuages.

 

Mon cœur ballotte, radeau sur l’océan. Je noie mon désir dans la blessure fraîche du départ. Je t’écris pour tisser des mots tels une voile où le cœur souffle, tisser des mots, tels une toile où capturer les pensées, tracer des croix telles des étoiles où enterrer nos émois.

Je t’écris. Du moins, j’essaye car ne parait que la trace du silence.

Enfin, le crépitement des pensées s’éteint, la fumée du rêve et son parfum s’envolent.

Alors, les mots prennent la matière de la lumière.

 

Alors, les chants d’outre-tombe,

Du bleu des horizons

Montent et résonnent

Quand fondent

Nos âmes en déraisons.

 

Je rêve…

 

 

Des nuits de brume se lèvent de ta peau. Une traînée d’odeurs cercle mon front, mes reins et me ceint. Mes cheveux, rivière de terre te démasquent.

Je m’éclaire à la lueur de tes yeux, à l’éclat de ta voix, au lustre de ton âme.

Le dialogue de nos rires rebondit dans la nuit tiède de tes draps.

 

Je sais de ton cœur, ses battements feutrés à ma poitrine. Je voudrais retenir ta douceur, que je n’aie plus besoin de la lire pour en connaître les notes. Tout à fait à jamais là.

Je te touche. Je goûte chaque grain, plein et creux de ton corps.

J’écoute ta peau, je la fais chanter.

 

Mes doigts dansent et mon âme chante ta musique, lestée par la grâce de l’air, ma voix est souplesse, mouvement de rein.

Je me perds à toi.

Je ne suis plus que le bout de mes doigts. Je ne suis plus que l’espace entre toi et moi, membrane du désir où s’écrit le brouillon de nos vies, chef-d’œuvre de nos nuits.

 

Comme un fleuve qui déborde mes lèvres, comme le galop d’une couleuvre, le chant d’une pieuvre, la nage d’une salamandre, mon cœur se meut d’un coup de hanche.

Je me perds à toi.

 

Viens le moment où on s’oublie, où le temps et l’espace n’existent plus.

Je me perds à toi quand d’un souffle, tu te détends.

 

Dire je suis née grâce à toi.

 

Dans la moiteur d’un pli, quelques gouttes glissent prudemment. Dans le désordre de mes cheveux repose la laine de ton intimité, moelleuse et humide.

 

Pendant ce temps, les hirondelles bercent leurs plumes des doux murmures de la nuit.

Au-dessus du duvet glisse la caresse d’une promesse, la silhouette d’un champ de ruine :

Demain je partirai là où la nuit nous emmènera.

 

Mes muscles lâches cèdent la veille aux chants de l’aube, accords perdus d’une marche d’adieu.

 

 

Alors, le temps, gaze léger couvre tes épaules, déguise ton parfum d’un toucher tullé.

 

Alors, horloger de l’oubli, le sommeil accorde nos âmes à nos corps, pétris pour le lendemain.

 

 

Selma Fortin - 02/2014


Je t’aime, c’est extraordinaire. Je t’aime, comme le nuage de lait dans un thé anglais, comme le bleu dans le ciel, comme l’oxygène dans l’air. Sans penser, comme on respire, je t’aime.

Dans la fureur des nuits d'or en mon étoile emmène-moi avec la fougue d'un cœur gros de lui-même. Use de moi comme d'un pinceau et dessine en mon corps le goût de nos jours.


J'ai pris ta main, j'ai trouvé absence et distance. J'ai attendu que mon silence rencontre le tien. C'est ainsi que nous dansons chère âme. Je traverse les déserts et ne crains pas de jeûner sous le soleil car je me nourris de l'air et de ses parures. J'ai foi en l'oasis qui subitement paraît. Je ne crains pas les buissons épineux dont la course folle est mirage. Je guide ton cœur comme tu guides mes pas. Aveugles en nos royaumes, dotés d'une tendresse borgne.

Et dans mon cœur les bougies s'éteignaient, une à une comme on effeuille une fleur, j'étais humaine dans tout ce que l'humanité avait en elle de plus tremblotant, de mal assuré. Aussi fragile qu'un pétale froissé entre deux doigts, je brûlais. 

Que je brûle et qu'il n'en reste que l'essentiel. Une initiation de plus qui me mène dieu sait où... Au plus près de moi-même.

J'ai laissé mes traces dans la neige, quelques pas et un baiser.

Comment saurais-je qui je suis quand, ensemble, nous ne sommes qu'un ? 


Et que frémissent tes plumes du goût de la vie.

Le temps ne connaît pas d'éternité avec toi. Les montagnes s'écartent devant nos pas comme elles meurent aux pieds du fleuve. L'abîme est là, perpétuel, un lit pour nos âmes qu'il n'est besoin de border. Il est une source, si naturelle et simple que milles mots d'un poème ne pourraient la dire comme la musique ne saurait jouer la beauté du silence.

Et tu contemplais l'éternité dans mes yeux. Et de tes mots, j'étais couronnée, sacrée dans la splendeur de mon imperfection, reine aux confins de l'ombre.


Récits

Passé un temps, j'ai écrit, corrigé et traduit pour la revue bilingue Cacao Europa. La revue prenait une ville et un thème différent pour chaque numéro. Trois textes à découvrir : Le Paris des débutants ; À la merci du soleil ; La nuit de l'âme.


Le Paris des débutants

 

 

 

 

 

 

 

 

Certains rêves naissent de passés heurtés,

Paris de nos douleurs qui nous emmènent ailleurs.

Rêves d’une migration à la recherche d’un présent.

Aux portes d’une nouvelle vie,

Paris de nos heurs qui nous emmène ailleurs.

 

 

Paris est un croupier célèbre. Il fréquente de nombreux rêves, les cajole sous son regard prévenant quoiqu’un peu pressé :

C’est assez riche par ici, je suis toujours occupé, comme à peu près tout le monde. Vois dehors, il y a tout. Plein de rues, de chemins. Fais tes choix, essaye, fais des choses… ou pas, peu m’importe.

Il se retourne et s’en va, occupé. Paris te laisse à toi-même, triste ou heureux, peu importe, seul.

 

 

Avant que je ne parte, je n’aurais jamais cru vivre à Paris.

 

 

 

Larguer les amarres

 

 

Plus jeune, j’avais des amis qui connaissaient bien Paris avec son pardessus gris. Négociant avec lui chaque nuit, rapportant leurs discussions à la récré du matin, ils s’élançaient, le pied souple : 

J’irai à Paris, je deviendrais un acteur célèbre, je serai un grand journaliste, un écrivain, une chanteuse, on me verra, on me repèrera, tu verras.

Ils dansaient entre leurs mots et leurs rêves, Paris dans les bras, une musique que j’ignorais. Comment pouvaient-ils choisir une ville, cette ville ? Les lèvres humides de dévotion, ils répétaient ce refrain :

Paris est magique.

 

 

Entre-temps, j’ai connu d’autres villes.  J’ai habité à l’ombre des montagnes que colonisent les parisiens en vacances au ski. Paris envoyait sa populace aux couleurs fashions teinter nos montagnes blanches. Des papillons bruyants et grossiers perturbant la révérence de l’hiver. Des mouches parlant de la Province comme des miettes d’un gâteau qui ne serait finalement pas si mauvais voire même plutôt bon ! Déversant leur regard gris et étroit sur nos beaux sapins verts.

 

 

Entre-temps, j’ai aussi rencontré la petite trame des amants, celle qui vire au drame. C’était une valse qui tournoie comme on titube nu-pieds dans l’ivresse d’un paysage flou. Une valse qui balance comme on se jette.

Entre-chats et grincements de dents, toutes griffes sorties. J’aurais préféré que l’orage éclate, qu’il donne à la rage son théâtre.

 

 

Avant que je ne parte, je n’aurais jamais cru vivre

 

 

 

A la dérive

 

 

Il y avait cet homme. Il ne pouvait desserrer les mâchoires mais aboyer lui était naturel. Je me suis bâillonnée, un bandeau sur le torse. Ma danse était aveugle de sentiments qu’on retient, de l’émotion contenue au lieu de la traiter (de milles noms, saloperie). Je naufrageais. Je n’étais plus là.

Le temps est passé, s’est perdu quelque part.

Un jour, j’ai réalisé que là où j’étais, le monde avait perdu ses couleurs, devenu noir et blanc, Un vieux film dans lequel la fille est malheureuse, une morte-vivante.

 

La mort chuchote la renaissance.

 

Enfin, jeter un regard comme une rose sur une tombe. Et partir...

Quelques mois pour finir de se décider : je déménagerai. Quelques mois pour entendre les bruits, le mauvais air de Paris, avertissements dans la bouche des amis, me testant : Tu vas à Paris ? … Tu reviendras, tu verras. On te le dit, tout le monde le fait… La vitesse de la vie là-bas te rendra malade, tu reviendras. Tu verras…

 

Naissance, traumatisme, renaissance, retraumatisme ?

 

 

Avant que je ne parte, je n’aurais jamais cru

 

 

 

Le long de la Seine

 

 

Il y avait cette ville. Une ville si grande que chaque rencontre a un petit quelque chose de miraculeux, une fête. Des sons grondent de ces fondations, emplissent les corps, les dressent au tempo de son centre réglé plutôt sur la course que sur la marche. Les pavés choquent sous mes talons, les lumières me percutent, quelques coudes aussi. J’ai fermé les yeux pour mieux entendre vibrer la ville. C’est d’abord moi que j’ai entendu, indistincte comme le suintement d’une vieille plaie mal léchée, brouillonne comme la grimace d’un mardi gras.

 

J’ai couru chaque jour dans le sillage des péniches. A force de courir, mon bandeau est tombé et sur cette berge qui m’a accueillie, paillasson de mes rêves où j’ai secoué les résidus de mon passé, je me suis arrêtée. J’ai rencontré le sacré. J’ai ramassé mon âme (en pleine tête). Ce fut mystique.

J’ai découvert ma peau ma voix mes yeux, je venais de naître. J’étais là et mon intérieur était un charnier. Une scène de crime sous scellés, imagine, la lourdeur suffocante des premiers souffles.

 

La joie devrait être le premier cri de la renaissance mais, la douleur est première et précède les mots. La renaissance est le début d’un long travail de nettoyage : embrasser l’obscurité, faire la maraude des traces de lumière qui traînent dans les coins, rendre ses armes au soleil. Quitter la fourrure de l’hiver pour la dorure du printemps.

 

 

Avant que je ne parte,

 

 

 

Mouiller l’ancre

 

 

Paris ne travaille pas parfois, plus de paris en été. Il troque son vieux manteau contre son sourire des jours ensoleillés, communiquant son bonheur à ceux qui prennent le temps de lisser ses pavés. Cependant que le rencontrant au détour d’une ruelle, certains trouvent le cœur de retrouver le leur.

 

Paris est un grand photographe, son révélateur montre les personnes dans le grand cadre or de la ville. La renaissance est l’ouverture d’un passage, d’une circulation entre le dedans et le dehors de ce cadre, la chimie et le feu d’un premier baiser.

 

Cependant que je marche, je me vois quelques mètres devant, feu follet dansant dans une bouffée de joie.

 

 

 

La joie règne après la renaissance.

Paris, for beginners

 

 

We leave loaded

places

to fill new

ones

 

 

Dreams are the future bets of pawned pasts. In this game, places might cash in.

 

Paris is a famous croupier. He nurses many dreams, embraces them while having that smug look, warning : Hey, it’s rich enough here and I’m always busy, so is almost everyone here. Look, there is everything outside : many streets, many ways. Make your choices, try, do something there… or not ; in fact, I don’t mind. He turns around and leaves : busy. Paris leaves you on your own, whether happy or sad, whatever, alone.

 

 

 

 

Dream feeding

 


I had friends that knew Paris with his grey suit from a long time ago. Dealing with him each night, reporting their secret meetings in the schoolyard : When I’m be older, I’ll go to Paris, become a great actress, you’ll see, become great singer, great journalist, great anyone. Someone will recognise me. I used to ask : How can you choose a place ? Why there ? Who ?
For years, same kind of answer : Paris is magic. 

 

Paris used to send his people wearing their fashion colours blocking our white mountains. Noisy and rude butterflies bothering the winter’s reverence. Floating specks speaking of France outside of Paris as the crumbs of a cake which aren’t that bad after all ! Pouring their grey narrow sights on our wild green fir trees.

 

 

 

 

Present sold, pawned past

 

 

There was this man. He couldn’t open his jaws but barking was easy to him. No breath allowed to wash his eyes. Since time passed, got lost somewhere, I even forgot they were blue. They had turned to dark.

 

Deep dark.

 

One day, I realized that where I was, the world had lost its colors, had become black and white : an old movie in which the girl is unhappy, or worse, walking dead.

 

Death whispers rebirth.

 

 

 

 

Start running

 

 

Why not leave, living in Paris ?

 

Few months to decide : I’ll move. Few months to hear the noise, the B-side of Paris’ soundtrack, warning again in friends’ mouths, testing me : You’re going to Paris ? … You’ll come back, you’ll see. We tell you, everyone does…  You’ll become sick in such a nonsense speedy life… You’ll see…

 

Birth, trauma, rebirth, retrauma ?

 

Whatever : I’ll move to Paris.

 

 

 

 

Start walking

 

 

There was this town. A city so big that each meeting holds a little something of the secret of a miracle : an event, a feast. A moveable feast said Hemmingway. Sounds trembling up from the ground, growling, forcing bodies to fit the downtown’s tempo. Words collapse in the great world’s noise. People running rather than walking.

 

I ran in the trail of barges.

The bank that welcomes us is the doormat of our dreams, which let go of our beings, partners of our lives.

 

I walked, stopped.

 

Joy should be the first scream of rebirth, but pain comes before words.

Rebirth is a potentially long cleansing : explore your deep dark, learn to know it while gathering tracks of sun lying about in a corner.

 

Paris is a great photographer, he uses his developer and people appear in their places they in the wide frame he provides. Rebirth is colouring : the place gives you paper and you… go search for pencils.

 

 

 

 

Start dancing

 

 

Paris doesn’t work sometimes, no more bets on summer. He turns his suit to his grin of sunny days, pouring joy to those who take the time to tramp his streets. While meeting him, some find the heart to recover theirs.

 

Joy reigns after rebirth.

 

While walking, I see myself a couple of meters ahead. Dancing twig in a draft of joy.

 

 

 

Start dancing

 

 

With joy.

 

 

 


 

À la merci du soleil

 

 

Les géants de la ville aux murs encroûtés se courbent à midi. Écrasés de soleil et ivres du bleu du ciel.

 

 

Les Bombeiros ont posé des rubans pour nous garder de rentrer chez nous alors que s’effondre encore un peu le mur surplombant l’entrée de l’immeuble. On attend, lentement pénétrés par l’air de Lisbonne.

 

Pardonnez aux murs d’être si vieux… Certaines façades semblent de charmantes petites vieilles, souriantes comme seules elles peuvent l’être, de cette expression où on lit la mémoire devenue expérience, transmutée connaissance. Assises les unes contre les autres. Cette rouge-là a des lunettes, la rose ici plisse les yeux comme pour mieux voir… à moins qu’elle ne soit hilare. La jaune de ce côté-là met en avant ses mâchoires, prête à bégayer quelques mots pour accompagner le rire de sa voisine.

Mais toutes n’ont pas bien vieillies… Certaines portent les rides d’une idée durcie qui n’a pas pu être éprouvée, qui n’a pas pu s’épanouir et s’envoler. Elle est restée, plâtrée au coin d’une lèvre dans un rictus qui s’est glacé sous un front dureté d’acier. Celle-là, si verte, est poursuivie en bataille par un refrain têtu qui a grignoté l’espace de ses pensées. Grondement de colères perdues, il est une mémoire sise dans ses murs qui tambourine pour sortir dire au jour son malheur. On sait qu’on aimera mieux franchir sa porte dans le sens de la sortie.

 

Les Bombeiros sont partis, laissant le mur à vif, quelques croûtes en moins. Ce jour-là, nous avons franchi cette zone quelques fois, nos sacs en turban pour protéger nos têtes, le temps de n’y plus penser, d’oublier et de se fondre dans ce nouveau décor.

Les choses ici ne restent pas accrochées longtemps. Elles roulent, dégringolent, tombent en miette mais… Quelque part, c’est sans conséquences. La vie telle qu’elle file ici est ce grand fleuve qui va et passe, là pour l’éternité, sans autre sens qu’une direction à tenir, destinée qui se jette dans la mer.

 

De toutes les voix de Lisbonne, il en est deux qui se rencontrent à l’estuaire.

La première est pieuse, douce, forte et riche de sa terre, comme la litanie de ces femmes endeuillées dont la peine est devenue le lieu d’un art. Cette voix se rappelle à nous en descendant rejoindre les berges lorsque ses accents ricochent sur les petits pavés irréguliers, parfois pointus qui tapissent la ville.

La seconde est ce chant, chaque fois intact, qui se confond avec celui de l’Atlantique. Je marche, j’ai rejoint le bord du continent pour l’entendre. Des savoirs insoupçonnés se cachent dans le lit de toutes les mémoires. J’attends l’ombre de la lune, qu’elle croisse et s’étende, me donne la profondeur et l’extension d’un souffle manquant. Je demande.

Chante pour moi vieil homme du plus profond des océans, chante pour moi le grondement de la terre et l’agitation des mers qu’a connu cette ville. Rapporte ta mélopée d’entre les fonds vert et bleus silencieux. Que ton bercement monte et m’entraîne dans une colonne d’air et de sons. Raconte-moi le secret des fondations sourdes, qu’il vienne comme l’écume s’échouer à mes pieds.

Alors, je ferme les yeux, j’offre mon cœur à l’infini. Je sens les vagues d’un balancement remonter. Le murmure aphone des mots fait rouler mon corps.

J’ai entendu les infortunes du passé, les conquêtes perdues, l’orgueil flamboyant éhonté et glorieux, les cris et sorts impitoyables de ces hommes qui partirent si loin qu’ils auraient pu saisir la Lune. Tant d’aventures et d’histoires… Les derniers remous disent la paix de ceux qui en sont revenus, la paix de ces rivages, souriants comme seuls eux peuvent l’être, de cette expression où on lit la mémoire devenue sagesse.

Je lance une pièce au fond de l’eau.

 

Et à la grâce du vent.

 

 

 

 

Selma Fortin, spring 2015
in
Cacao Europa – Lisbon & Memory

La nuit de l’âme

 

 

Je marche dans le silence de la neige. Je n’ai pas vu tomber la nuit quand le soleil défait plonge dans l’obscurité. Non loin du mémorial soviétique de Treptower Park, près de l’allée Pouchkine, je découvre un espace vide écartant les grands arbres noirs, une clairière, comme une cicatrice blanchie par le temps. Au-dessus des lumières pâlottes, les grands arbres frissonnent discrètement sous les flocons et me saluent à peine du bout des doigts. Ils sont manifestement occupés ailleurs. Leur écorce, tachetée de vert et grisée de lichens, est le costume du rôle qu’on leur a attribué. Gardiens d’une écorchure qu’ils ont clôturé sans pouvoir l’adoucir, ils encadrent une activité devenue plus subtile… Lorsque je plisse les yeux, je perçois des ombres qui pendulent et tournoient, marquant la cadence d’un hymne militaire. D’autres, à l’inverse, se perdent dans des rythmes et des formes aux valeurs incompréhensibles. Certaines se balancent ou se promènent, encore, encore, encore… La mousse de velours et la neige de taffetas se rencontrent entre les ombres orchestrant les froufrous d’un bal funèbre.

Mon souffle tremble à l’orée de mes lèvres et la tête me tourne devant leur manège. Je suis sur le lieu d’un vieux massacre où errent des âmes mortes tigrées de souffrance, la gueule tordue de violence. Un gouffre d’absurdité assomme mes pensées : comment la vie peut-elle faire tant d’effort pour mettre au monde des êtres, lentement les construire et les faire mourir dans l’atrocité ? Qui pourra bercer ceux-là, les apaiser pour qu’ils reprennent, confiants leurs manteaux d’or et le cours de leur ascension ?

Happée par ce spectacle étrange, je quitte le sentier pour me rapprocher. À mesure que j’avance, mon corps se meut puis se tort à son gré. Mon souffle entrechoqué à chaque pas comme si mes dents en claquant découpaient l’air pour scander à mon cœur une mélodie fragmentée. Prise dans une danse macabre déstructurée qui ne m’appartient pas et cherchant de l’air, je jette loin de moi ma veste et mes pulls malgré le froid piquant. Une peur poisseuse dégouline sur ma peau et me colle le t-shirt au corps. Je sens que je me perds petit à petit, emportée dans leur ronde morcelée. Mes larmes perlent au goutte-à-goutte sur mon torse dans l’espoir vain de ranimer ma poitrine conscrite. Mon corps ne répond plus et sous mes cuisses glacées, mes pas ne font plus de traces. D’ailleurs, j’ignore si c’est parce qu’elle a fondue mais je ne vois plus la neige. Seule demeure la terre vêtue de saignées pourpres, supportant des visages tristes comme l’enfer qui jettent leurs yeux vides vers moi. Mon cœur m’a quitté pour n’éprouver plus que ma force et je ne tiens plus. Je meurs à moi-même. Chant du cygne, mes os cliquent et craquent jusqu’à ce que je lâche et m’écroule à terre tel un vieux squelette. Je suis une ombre parmi les ombres. Gloire éternelle aux héros qui sont tombés pour la liberté et l’indépendance de la patrie socialiste.

La poitrine vide, le silence s’installe dans toute sa légèreté. Il me drape comme un nuage, recouvrant doucement ma peau, pénétrant chacune de mes cellules. Les secondes d’abandon ne sont pas mesurables, elles sont. Elles coulent sur mes joues, mes épaules et me lavent. L’arrondi de mon dos dessine une courbe vulnérable offerte à la caresse des anges, au baiser d’un dieu. Je murmure un « merci » d’une voix inconnue avec la certitude d’être entendue. Dans une percée, la vie emplit de nouveau mes poumons. Je sens mes forces revenir, remonter du sol, s’attarder dans mon ventre, le temps de goûter l’espace déserté par les crampes et grouillements des terreurs défaites. La grâce opère quand notre armure craque et que nos armes tombent.

Les ombres autour de moi m’attendent. Leurs mines grimaçantes ne m’effraient plus, elles semblent des sourires. Je me relève pour que nous nous donnions les mains pour une dernière danse que j’initie d’un pied assuré, chantant sous la lune une musique connue de moi seule.

Bientôt paraît au-delà de l’obscurité, sous le pont de nos mains dégagées, une eau douce de lumière qui emporte chaleureusement les ombres dans son cours me laissant ondulante et déliée comme un tissu flottant au vent.

 

Le soleil réchauffe enfin la terre qui soulève ses voiles. Une brume paresseuse s’étire sous la caresse de l’aube et fond entre les arbres. Adossée contre un chêne, j’enfonce le bout des doigts dans le sol encore dur du froid de la nuit. Je devine les odeurs la terre, vives et fermes, calfeutrées sous le froid hivernal. Je sens son assurance par-delà ses souffrances, son incroyable force qui me soutient quand la vie me griffe. Je suis sienne.

 

Quand le ciel a pris ses couleurs pastels, j’ai cligné des yeux devant la scintillance de l’eau et les parures moirées de la Spree.

Selma Fortin - Cacao Europa / Berlin & Trust